Ivan Shishkin, Rye (1878)

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Le théorème de Marden

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Notations préliminaires

Quitte à diviser PP par son coefficient dominant, ce qui ne change pas les racines de PP', on écrit P(z)=(zA)(zB)(zC)P(z)=(z-A)(z-B)(z-C). En développant, P(z)=z3e1z2+e2ze3P(z)=z^{3}-e_1z^{2}+e_2z-e_3 avec e1=A+B+Ce_1=A+B+C, donc P(z)=3z22e1z+e2=3(zα)(zβ)P'(z)=3z^{2}-2e_1z+e_2=3(z-\alpha)(z-\beta) et
α+β=23(A+B+C)=2G,G:=A+B+C3.\alpha+\beta=\frac{2}{3}(A+B+C)=2G,\qquad G:=\frac{A+B+C}{3}.Le milieu des racines de PP' est donc le centre de gravité GG du triangle. On pose enfin R(z):=13P(z)=(zα)(zβ)R(z):=\frac{1}{3}P'(z)=(z-\alpha)(z-\beta).

Étape 1 : existence, unicité, et centre de l’ellipse inscrite

Existence. Il existe une bijection affine ff du plan réel envoyant les sommets d’un triangle équilatéral A0B0C0A_0B_0C_0 sur A,B,CA,B,C. Le cercle inscrit de A0B0C0A_0B_0C_0 est tangent aux trois côtés en leurs milieux (par les trois symétries axiales du triangle), et son centre est le centre de gravité G0G_0. Or une application affine bijective transforme une ellipse en une ellipse, conserve les milieux, la tangence et le centre de gravité. Donc E:=f(cercle inscrit)\mathcal{E}:=f(\text{cercle inscrit}) est une ellipse tangente à (BC),(CA),(AB)(BC),(CA),(AB) en a,b,ca,b,c, et son centre est f(G0)=Gf(G_0)=G.

Unicité. Soit C\mathcal{C} une conique de P2(C)\mathbb{P}^{2}(\mathbb{C}) tangente aux trois droites en a,b,ca,b,c et supposons CE\mathcal{C}\neq\mathcal{E}. Comme E\mathcal{E} est irréductible, C\mathcal{C} et E\mathcal{E} n’ont pas de composante commune, et le théorème de Bézout borne le nombre de leurs points d’intersection comptés avec multiplicité par 2×2=42\times 2=4. Mais la tangence en un point commun impose une multiplicité d’intersection 2\geqslant 2 : on obtient au moins 6>46>4, contradiction. D’où C=E\mathcal{C}=\mathcal{E}.

Étape 2 : un critère analytique de tangence focale

Lemme. Soient F1,F2CF_1,F_2\in\mathbb{C} (éventuellement égaux), M{F1,F2}M\notin\{F_1,F_2\}, et K\mathcal{K} l’ellipse de foyers F1,F2F_1,F_2 passant par MM (un cercle si F1=F2F_1=F_2). Pour uCu\in\mathbb{C}^{*}, la droite M+RuM+\mathbb{R}u est tangente à K\mathcal{K} en MM si et seulement si
(F1M)(F2M)u2R<0.\frac{(F_1-M)(F_2-M)}{u^{2}}\in\mathbb{R}_{<0}.

Démonstration. Posons vj=FjMv_j=F_j-M. La réflexion d’axe M+RuM+\mathbb{R}u envoie un vecteur vv sur u2vˉ/u2u^{2}\bar v/|u|^{2}. Elle échange les demi-droites R+v1\mathbb{R}_{+}v_1 et R+v2\mathbb{R}_{+}v_2 si et seulement s’il existe t>0t>0 avec u2vˉ1=tu2v2u^{2}\bar v_1=t|u|^{2}v_2, c’est-à-dire v1v2/u2=v12/(tu2)R>0v_1v_2/u^{2}=|v_1|^{2}/(t|u|^{2})\in\mathbb{R}_{>0} : c’est la caractérisation de la bissectrice intérieure de F1MF2^\widehat{F_1MF_2}. La bissectrice extérieure lui est perpendiculaire, donc s’obtient en remplaçant uu par iuiu, ce qui change u2u^{2} en u2-u^{2} : elle correspond à v1v2/u2R<0v_1v_2/u^{2}\in\mathbb{R}_{<0}. On conclut par la propriété focale de l’ellipse : la tangente en MM est exactement la bissectrice extérieure de F1MF2^\widehat{F_1MF_2} (pour F1=F2F_1=F_2, la tangente est la perpendiculaire au rayon, ce que la formule redonne). \square

Étape 3 : le calcul clé

Pour c=A+B2c=\frac{A+B}{2}, on a cA=BA2c-A=\frac{B-A}{2}, cB=BA2c-B=-\frac{B-A}{2} et (cA)+(cB)=0(c-A)+(c-B)=0, d’où
P(c)=(cA)(cB)+(cC)[(cA)+(cB)]=(BA)24,soitR(c)=(BA)212.P'(c)=(c-A)(c-B)+(c-C)\bigl[(c-A)+(c-B)\bigr]=-\frac{(B-A)^{2}}{4},\qquad\text{soit}\qquad R(c)=-\frac{(B-A)^{2}}{12}.Par permutation circulaire, R(a)=(CB)212R(a)=-\frac{(C-B)^{2}}{12} et R(b)=(AC)212R(b)=-\frac{(A-C)^{2}}{12}. En particulier, pour chacun des trois milieux, le quotient de RR par le carré du vecteur directeur du côté correspondant vaut 112R<0-\frac{1}{12}\in\mathbb{R}_{<0} : d’après le lemme, si α,β\alpha,\beta étaient les foyers d’une ellipse passant par ces milieux, celle-ci y serait tangente aux côtés. Il reste à identifier les foyers effectifs de E\mathcal{E}.

Étape 4 : identification des foyers

Soient F1,F2F_1,F_2 les foyers de E\mathcal{E}. Le centre de E\mathcal{E} est GG (étape 1) et c’est le milieu des foyers, donc F1,2=G±pF_{1,2}=G\pm p pour un pCp\in\mathbb{C} ; de même α,β=G±q\alpha,\beta=G\pm q. Posons Q(z)=(zF1)(zF2)=(zG)2p2Q(z)=(z-F_1)(z-F_2)=(z-G)^{2}-p^{2}, de sorte que
k:=QR=q2p2est une constante.k:=Q-R=q^{2}-p^{2}\quad\text{est une constante.}Pour M{a,b,c}M\in\{a,b,c\} de côté associé de vecteur directeur uMu_M, la tangence de E\mathcal{E} donne Q(M)/uM2R<0Q(M)/u_M^{2}\in\mathbb{R}_{<0}, tandis que l’étape 3 donne R(M)/uM2=112R<0R(M)/u_M^{2}=-\frac{1}{12}\in\mathbb{R}_{<0}. Par quotient, Q(M)=μMR(M)Q(M)=\mu_M R(M) avec μMR>0\mu_M\in\mathbb{R}_{>0}, d’où k=(μM1)R(M)k=(\mu_M-1)R(M).

Supposons k0k\neq 0. Alors μM1\mu_M\neq 1 et R(M)=kμM1RkR(M)=\frac{k}{\mu_M-1}\in\mathbb{R}^{*}k pour les trois milieux, donc les trois nombres R(a),R(b),R(c)R(a),R(b),R(c) sont deux à deux proportionnels sur R\mathbb{R}. Avec x=BCx=B-C, y=CAy=C-A, z=ABz=A-B, cela signifie que x2,y2,z2x^{2},y^{2},z^{2} sont deux à deux R\mathbb{R}-proportionnels, alors que x+y+z=0x+y+z=0. Quitte à diviser par zz, on peut supposer z=1z=1, donc x2,y2Rx^{2},y^{2}\in\mathbb{R} et x+y=1x+y=-1 : chacun de x,yx,y est réel ou imaginaire pur. Si l’un est réel et l’autre imaginaire pur non nul, la partie imaginaire de x+yx+y est non nulle, ce qui contredit x+y=1x+y=-1 ; s’ils sont tous deux imaginaires purs, leur somme l’est aussi, même contradiction ; s’ils sont tous deux réels, alors y/zRy/z\in\mathbb{R} et A,B,CA,B,C sont alignés, exclu. Dans tous les cas, contradiction.

Donc k=0k=0, c’est-à-dire p2=q2p^{2}=q^{2}, et {G+p,Gp}={G+q,Gq}\{G+p,G-p\}=\{G+q,G-q\} : les foyers de E\mathcal{E} sont exactement α\alpha et β\beta. \blacksquare

Remarques
  • Le théorème contient le théorème de Gauss–Lucas en degré 33 : les racines de PP', foyers d’une ellipse inscrite, sont dans le triangle, donc dans l’enveloppe convexe des racines de PP.
  • Le cas α=β\alpha=\beta est celui d’un triangle équilatéral : l’ellipse dégénère en le cercle inscrit, et PP' a une racine double, à savoir le centre GG. Réciproquement, E\mathcal{E} est un cercle si et seulement si PP' a une racine double, si et seulement si le discriminant de PP' s’annule.
  • La tangence en les milieux force le rapport des aires : aire(E)/aire(ABC)=π/(33)\mathrm{aire}(\mathcal{E})/\mathrm{aire}(ABC)=\pi/(3\sqrt{3}), l’ellipse de Steiner étant l’ellipse inscrite d’aire maximale. Ces deux faits sont invariants par transformation affine, donc se vérifient sur le triangle équilatéral.
  • Les demi-axes se lisent sur les coefficients : si M=maxM=\max et m=minm=\min des modules de 13(e1±e123e2)\frac{1}{3}\bigl(e_1\pm\sqrt{e_1^{2}-3e_2}\bigr) convenablement normalisés, on obtient aE=16(A+jB+j2C+A+j2B+jC)a_{\mathcal{E}}=\frac{1}{6}\bigl(|A+ jB+j^{2}C|+|A+j^{2}B+jC|\bigr) et bE=16A+jB+j2CA+j2B+jCb_{\mathcal{E}}=\frac{1}{6}\bigl||A+jB+j^{2}C|-|A+j^{2}B+jC|\bigr|, où j=e2iπ/3j=e^{2i\pi/3} : la transformée de Fourier discrète du triplet (A,B,C)(A,B,C) paramètre l’ellipse.
  • L’étape 4 n’utilise la géométrie que par la seule non-dégénérescence du triangle : c’est elle qui interdit aux trois carrés (BC)2,(CA)2,(AB)2(B-C)^{2},(C-A)^{2},(A-B)^{2} d’être réellement proportionnels. Le cas d’un triangle rectangle, qui rendrait deux de ces carrés proportionnels, est écarté par la troisième relation.

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