Ivan Shishkin, Rye (1878)

Problems/General algebraUnreviewed

Les deux carrés d’Euler

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  1. 110First steps / middle schoolPremiers pas / collège
  2. 1125Beginner / high schoolDébutant / lycée
  3. 2650Intermediate / undergraduateIntermédiaire / licence
  4. 5170Advanced / graduateAvancé / master
  5. 7190Expert / specializedExpert / spécialisé
  6. 91100Research levelNiveau recherche
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Les deux carrés d’Euler

Deux carrés latins, un carré magique

Trente-six officiers, six régiments, six grades, un officier de chaque grade dans chaque régiment. Euler demande, en 1782, de les ranger en carré de sorte que chaque ligne et chaque colonne contienne un officier de chaque régiment et un de chaque grade. Il n’y parvient pas, se dit convaincu que c’est impossible sans savoir le démontrer, et conjecture qu’il en va de même pour dix, quatorze, dix-huit officiers de côté. Avec neuf ou vingt-cinq officiers, c’est facile. On verra pourquoi six résiste à sa méthode, et comment deux carrés bien choisis en fabriquent un troisième, magique.

La partie I pose les règles et range neuf officiers ; la partie II construit des carrés orthogonaux, borne leur nombre et explique les limites de la construction cyclique ; la partie III transforme deux carrés latins en un carré magique.

Soit n2n\geqslant 2.
Les lignes et les colonnes d’un tableau carré n×nn\times n sont numérotées de 00 à n1n-1, et les calculs sur les indices et les symboles se font modulo nn, dans Z/nZ\mathbb{Z}/n\mathbb{Z}.
Un carré latin d’ordre nn est un tableau L=(L(i,j))0i,j<nL=\bigl(L(i,j)\bigr)_{0\leqslant i,j<n} à valeurs dans {0,1,,n1}\{0,1,\ldots,n-1\} dont chaque ligne et chaque colonne contient chaque symbole exactement une fois.
Deux carrés latins LL et MM d’ordre nn sont orthogonaux si les n2n^2 couples (L(i,j),M(i,j))\bigl(L(i,j),M(i,j)\bigr) sont deux à deux distincts : chaque couple de symboles apparaît exactement une fois lorsqu’on superpose les deux carrés.
Euler écrivait le premier carré en lettres latines et le second en lettres grecques ; la superposition de deux carrés latins orthogonaux s’appelle depuis un carré gréco-latin.
Ranger n2n^2 officiers de nn régiments et de nn grades comme le demande Euler, c’est exactement construire un carré gréco-latin d’ordre nn : le premier carré donne le régiment, le second le grade.

I. Les officiers d’Euler

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Vingt-cinq officiers. La couleur du fond donne le régiment, la forme du symbole central le grade. Chaque ligne et chaque colonne contient un officier de chaque régiment et un de chaque grade, et chaque combinaison régiment-grade apparaît exactement une fois. Le fond suit le carré latin i+2ji+2j et le symbole central le carré latin i+3ji+3j, modulo 55 : ce sont les deux carrés de la question 9, et ils ont une vertu de plus, que l’on découvrira.

1. Pour n=3n=3, écrire les tableaux L(i,j)=i+jL(i,j)=i+j et M(i,j)=i+2jM(i,j)=i+2j (modulo 33).
Vérifier que ce sont deux carrés latins orthogonaux, et ranger neuf officiers de trois régiments et de trois grades.

2. Montrer qu’il n’existe pas deux carrés latins orthogonaux d’ordre 22.

3. Soient LL et MM deux carrés latins orthogonaux d’ordre nn et σ\sigma une permutation de {0,,n1}\{0,\ldots,n-1\}.
Montrer que σM\sigma\circ M est un carré latin orthogonal à LL.
En déduire que, quitte à renommer les symboles, on peut supposer que la première ligne de chacun des deux carrés est (0,1,,n1)(0,1,\ldots,n-1).

II. Combien de carrés orthogonaux ?

Pour k{1,,n1}k\in\{1,\ldots,n-1\}, on note LkL_k le tableau défini par Lk(i,j)=i+kjL_k(i,j)=i+kj modulo nn.
Ainsi L1L_1 est le carré cyclique, et les carrés de la question 1 sont L1L_1 et L2L_2 pour n=3n=3.

4. Montrer que LkL_k est un carré latin si, et seulement si, kk est premier avec nn.
Lorsque kk et ll sont premiers avec nn, montrer que LkL_k et LlL_l sont orthogonaux si, et seulement si, lkl-k est premier avec nn.
En déduire deux carrés latins orthogonaux pour tout nn impair, et p1p-1 carrés latins deux à deux orthogonaux lorsque n=pn=p est premier.

5. Montrer qu’une famille de carrés latins d’ordre nn deux à deux orthogonaux compte au plus n1n-1 éléments.

6. Une transversale d’un carré latin LL est un ensemble de nn cases, une par ligne et une par colonne, dans lesquelles LL prend nn valeurs distinctes.
Montrer que si MM est orthogonal à LL, alors, pour chaque symbole ss, les cases où MM vaut ss forment une transversale de LL.
Montrer que le carré cyclique L1L_1 n’a aucune transversale lorsque nn est pair.
En déduire que, pour nn pair, aucun carré latin n’est orthogonal à L1L_1 : la méthode de la question 1 ne rangera jamais trente-six officiers.

Euler l’avait vu : son carré cyclique ne trouve de compagnon que pour nn impair. Il conjectura que pour n=6,10,14,n=6,10,14,\ldots aucun carré latin, cyclique ou non, n’en trouve. Il avait raison pour six et tort pour tous les autres. Mais deux carrés orthogonaux ne servent pas qu’à ranger des officiers.

III. Deux carrés pour un carré magique

Un carré magique d’ordre nn est un tableau n×nn\times n contenant chaque entier de 11 à n2n^2 exactement une fois, dont toutes les lignes, toutes les colonnes et les deux diagonales ont la même somme.
Un carré latin est diagonal si sa diagonale principale, formée des cases (i,i)(i,i), et sa diagonale secondaire, formée des cases (i,n1i)(i,n-1-i), contiennent elles aussi chaque symbole exactement une fois.

Les résultats de la partie II peuvent être admis pour traiter cette partie.

7. Montrer que la somme commune des lignes d’un carré magique d’ordre nn vaut n(n2+1)/2n(n^2+1)/2.

8. Soient LL et MM deux carrés latins orthogonaux d’ordre nn.
On pose
C(i,j)=nL(i,j)+M(i,j)+1.C(i,j)=n\,L(i,j)+M(i,j)+1 .Montrer que CC contient chaque entier de 11 à n2n^2 exactement une fois et que chacune de ses lignes et de ses colonnes a pour somme n(n2+1)/2n(n^2+1)/2.
Montrer que si, de plus, sur chacune des deux diagonales, les symboles de LL ont pour somme n(n1)/2n(n-1)/2 et ceux de MM également, alors CC est un carré magique.
C’est le cas en particulier lorsque LL et MM sont diagonaux.

9. On suppose nn premier avec 66.
Montrer que L2L_2 et L3L_3 sont deux carrés latins diagonaux orthogonaux.
En déduire un carré magique d’ordre nn, et l’écrire pour n=5n=5.

10. Le Lo Shu, carré magique chinois vieux de plus de deux mille ans, est
(492357816).\begin{pmatrix}4&9&2\\3&5&7\\8&1&6\end{pmatrix}.Montrer qu’il s’écrit 3L+M+13L+M+1 avec LL et MM deux carrés latins orthogonaux d’ordre 33, que l’on déterminera.
Montrer qu’il n’existe aucun carré latin diagonal d’ordre 33, et vérifier que le critère de la question 8 s’applique néanmoins.
Généraliser cette construction pour obtenir un carré magique de tout ordre impair.

Une constante bien choisie vaut une permutation : c’est le secret du Lo Shu.

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