Ivan Shishkin, Rye (1878)

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Stabilité de la complétude par homéomorphie

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Stratégie

La complétude n’est pas une propriété topologique : R\mathbb{R} et ]0,1[]0,1[ sont homéomorphes, l’un est complet et l’autre non. Ce qui l’est, en revanche, c’est la complète métrisabilité, c’est-à-dire l’existence d'une distance complète compatible avec la topologie. L’énoncé repose donc sur le fait qu’un espace vectoriel normé complètement métrisable est nécessairement de Banach : c’est ici que l’homogénéité de la structure vectorielle intervient, et c’est elle qui manque à ]0,1[]0,1[.

On note X^\widehat{X} le complété de XX, dans lequel XX se plonge isométriquement comme sous-espace vectoriel dense. Le but est de montrer X=X^X=\widehat{X}.

Étape 1 : XX est complètement métrisable

Soit h:YXh:Y\to X un homéomorphisme, et dYd_Y la distance issue de la norme de YY, qui est complète. Posons
δ(x1,x2)=dY(h1(x1),h1(x2)).\delta(x_1,x_2)=d_Y\bigl(h^{-1}(x_1),h^{-1}(x_2)\bigr).C’est une distance sur XX, et hh devient une isométrie bijective de (Y,dY)(Y,d_Y) sur (X,δ)(X,\delta) : toute suite δ\delta-de Cauchy se transporte en une suite de Cauchy de YY, qui converge, et l’image de sa limite est la limite cherchée. Donc δ\delta est complète. Enfin δ\delta induit sur XX la topologie de la norme, puisque hh est un homéomorphisme.

Attention : rien n’affirme que δ\delta provienne d’une norme, ni qu’elle soit équivalente à la distance x1x2\|x_1-x_2\|. On sait seulement que les deux distances définissent la même topologie.

Étape 2 : XX est un GδG_\delta de X^\widehat{X}

C’est le théorème d’Alexandrov : un sous-espace d’un espace métrique est complètement métrisable si et seulement s’il y est un GδG_\delta. Rappelons la démonstration du sens utile.

Pour n1n\geqslant 1, notons UnU_n la réunion de tous les ouverts VV de X^\widehat{X} tels que
VX,diamX^(V)<1n,diamδ(VX)<1n.V\cap X\neq\varnothing,\qquad \operatorname{diam}_{\widehat X}(V)<\tfrac1n,\qquad \operatorname{diam}_{\delta}(V\cap X)<\tfrac1n .Chaque UnU_n est ouvert comme réunion d’ouverts.

Inclusion XUnX\subseteq U_n. Soit xXx\in X. Comme δ\delta induit la topologie de XX, il existe un ouvert WW de X^\widehat{X} contenant xx avec diamδ(WX)<1n\operatorname{diam}_\delta(W\cap X)<\frac1n ; en intersectant avec une boule de X^\widehat X assez petite, on obtient un VV admissible contenant xx.

Inclusion nUnX\bigcap_n U_n\subseteq X. Soit znUnz\in\bigcap_n U_n ; comme XX est dense dans X^\widehat X, on peut choisir pour chaque nn un ouvert admissible VnzV_n\ni z puis un point xnVnXx_n\in V_n\cap X. Pour p,qnp,q\geqslant n, les points xpx_p et xqx_q appartiennent tous deux à VnXV_n\cap X dès que l’on remplace VnV_n par V1VnV_1\cap\cdots\cap V_n, encore admissible ; donc δ(xp,xq)<1n\delta(x_p,x_q)<\frac1n et la suite (xn)(x_n) est δ\delta-de Cauchy. Par complétude de δ\delta, elle converge vers un xXx\in X pour la topologie de XX, donc aussi dans X^\widehat X. Or diamX^(Vn)<1n\operatorname{diam}_{\widehat X}(V_n)<\frac1n et z,xnVnz,x_n\in V_n entraînent xnzx_n\to z dans X^\widehat X. Par unicité de la limite, z=xXz=x\in X.

Ainsi X=n1UnX=\bigcap_{n\geqslant 1}U_n est un GδG_\delta dense de X^\widehat{X}.

Étape 3 : un sous-espace vectoriel GδG_\delta dense est l’espace entier

Supposons XX^X\neq\widehat{X} et choisissons yX^Xy\in\widehat{X}\setminus X. La translation ty+tt\mapsto y+t étant un homéomorphisme de X^\widehat X, l’ensemble y+Xy+X est encore un GδG_\delta dense de X^\widehat X.

Ces deux ensembles sont disjoints : si x1=y+x2x_1=y+x_2 avec x1,x2Xx_1,x_2\in X, alors y=x1x2Xy=x_1-x_2\in X puisque XX est un sous-espace vectoriel, ce qui contredit le choix de yy.

Or X^\widehat X est complet, donc de Baire : une intersection dénombrable d’ouverts denses y est dense. En écrivant X=nUnX=\bigcap_n U_n et y+X=nVny+X=\bigcap_n V_n avec tous les Un,VnU_n,V_n ouverts denses, l’intersection X(y+X)=n(UnVn)X\cap(y+X)=\bigcap_n(U_n\cap V_n) serait dense, donc non vide. Contradiction.

Par conséquent X=X^X=\widehat{X} : l’espace XX est complet, c’est un espace de Banach. \blacksquare

Remarques
  • L’argument de Baire seul ne suffit pas. On pourrait espérer conclure ainsi : YY est de Baire, être de Baire est topologique, donc XX est de Baire, donc complet. La dernière implication est fausse.
  • Où la structure vectorielle intervient. Uniquement à l’étape 3, par deux fois : la stabilité par différence donne la disjonction, et l’invariance par translation transporte le caractère GδG_\delta dense. C’est exactement ce qui manque à ]0,1[R]0,1[\subset\mathbb{R}, qui est bien un GδG_\delta dense de son complété [0,1][0,1] — mais [0,1][0,1] n’est pas un groupe topologique où l’on puisse translater.
  • Reformulation. L’énoncé équivaut à : un espace vectoriel normé est complet si et seulement si il est complètement métrisable, ou encore si et seulement si il est un GδG_\delta de son complété. La complétude, non topologique en général, le redevient dans la catégorie des espaces vectoriels normés.
  • Contre-exemple sans hypothèse de linéarité de hh. Il ne faut surtout pas croire que hh puisse être choisi linéaire : le théorème d’Anderson–Kadec affirme que tous les espaces de Banach séparables de dimension infinie sont homéomorphes entre eux, en particulier 12c0\ell^{1}\cong\ell^{2}\cong c_0, alors qu’ils ne sont pas isomorphes comme espaces vectoriels topologiques.
  • Contre-exemple à la réciproque de l’étape 2. Le sous-espace c00c_{00} des suites à support fini est dense dans 2\ell^{2} mais n’est pas complet : il est réunion dénombrable des sous-espaces de dimension finie EnE_n, tous fermés d’intérieur vide, donc maigre en lui-même. Il n’est ni de Baire, ni GδG_\delta dans 2\ell^{2}, et n’est donc homéomorphe à aucun espace de Banach.

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