Ivan Shishkin, Rye (1878)

Discussions

Racines des polynômes de Taylor du sinus

0 messages

Solution

Solution by visitor · FR

Le polynôme PnP_n est le développement de Taylor de sin\sin en 00 à l’ordre 2n+12n+1. Deux informations vont suffire :

  • une estimation quantitative de sinxPn(x)\sin x-P_n(x), qui garantit que PnP_n oscille comme sin\sin tant que x|x| reste sous un seuil AnA_n ;
  • un fait qualitatif : la différence sinxPn(x)\sin x-P_n(x) garde un signe constant sur R+\mathbb{R}_+^{*}, ce qui interdit à PnP_n d’avoir des racines parasites et permet un comptage exact, intervalle par intervalle.

Le seuil AnA_n vaudra 2n/e\sim 2n/e par la formule de Stirling, et l’on montrera qu’au-delà d’un seuil BnB_n du même ordre il n’y a plus aucune racine. Comme sin\sin possède deux zéros par période 2π2\pi, on obtiendra cn2π2ne2/2c_n\approx\frac{2}{\pi}\cdot\frac{2n}{e}\cdot 2/2, soit 4neπ\frac{4n}{e\pi}.

Dans toute la suite n1n\geqslant 1, et l’on pose δ=12\delta=\tfrac12.

Étape 1 : Le seuil de bonne approximation

Les dérivées successives de sin\sin étant bornées par 11, l’inégalité de Taylor–Lagrange donne
xR,sinxPn(x)  x2n+2(2n+2)!.\forall x\in\mathbb{R},\qquad \bigl|\sin x-P_n(x)\bigr|\ \leqslant\ \frac{|x|^{2n+2}}{(2n+2)!} .Posons
An=(δ(2n+2)!)1/(2n+2),A_n=\bigl(\delta\,(2n+2)!\bigr)^{1/(2n+2)} ,de sorte que xAn|x|\leqslant A_n entraîne sinxPn(x)δ<1\bigl|\sin x-P_n(x)\bigr|\leqslant\delta<1. Sur [An,An][-A_n,A_n], le polynôme PnP_n suit donc la sinusoïde d’assez près pour changer de signe aux mêmes endroits, ce que l’étape 3 rendra précis.

Étape 2 : Signe constant de la différence

Posons fn=(1)n(Pnsin)f_n=(-1)^n\bigl(P_n-\sin\bigr).

Lemme. fn>0f_n>0 sur R+\mathbb{R}_+^{*}.

Preuve. Comme PnP_n est le polynôme de Taylor de sin\sin à l’ordre 2n+12n+1, on a fn(k)(0)=0f_n^{(k)}(0)=0 pour 0k2n+10\leqslant k\leqslant 2n+1. Par ailleurs Pn(2n+1)=(1)nP_n^{(2n+1)}=(-1)^n est constante et sin(2n+1)=(1)ncos\sin^{(2n+1)}=(-1)^n\cos, d’où
fn(2n+1)(t)=(1)n((1)n(1)ncost)=1cost 0.f_n^{(2n+1)}(t)=(-1)^n\bigl((-1)^n-(-1)^n\cos t\bigr)=1-\cos t\ \geqslant 0 .La formule de Taylor avec reste intégral à l’ordre 2n2n s’écrit donc, pour x>0x>0,
fn(x)=0x(xt)2n(2n)!(1cost)dt > 0,f_n(x)=\int_{0}^{x}\frac{(x-t)^{2n}}{(2n)!}\bigl(1-\cos t\bigr)\,\mathrm{d}t\ >\ 0,l’intégrande étant positif et non identiquement nul. \square

Autrement dit, PnsinP_n-\sin est du signe de (1)n(-1)^n sur R+\mathbb{R}_+^{*}. Il sera commode de poser
gn=(1)nPn,de sorte quegn(x)>(1)nsinxpour x>0.g_n=(-1)^nP_n,\qquad\text{de sorte que}\qquad g_n(x)>(-1)^n\sin x \quad\text{pour } x>0 .Enfin, la relation Pn=Pn1P_n''=-P_{n-1} jointe au lemme appliqué au rang n1n-1 donne sur R+\mathbb{R}_+^{*}
gn=(1)n+1Pn1 > (1)n+1sin()g_n''=(-1)^{n+1}P_{n-1}\ >\ (-1)^{n+1}\sin \qquad \qquad \qquad \tag{$\star$}

Étape 3 : Comptage des racines sous le seuil

Fixons kNk\in\mathbb{N} et travaillons sur Ik=[kπ,(k+1)π]I_k=[k\pi,(k+1)\pi], où sin\sin est du signe de (1)k(-1)^{k}.

Cas kn(mod2)k\equiv n \pmod 2 : aucune racine. Alors (1)nsin=sin0(-1)^n\sin=|\sin|\geqslant 0 sur IkI_k, donc gn>0g_n>0 sur IkR+I_k\cap\mathbb{R}_+^{*} et PnP_n ne s’y annule pas.

Cas k≢n(mod2)k\not\equiv n \pmod 2 : au plus deux racines. Alors (1)n+1sin=sin0(-1)^{n+1}\sin=|\sin|\geqslant 0 sur IkI_k, et ()(\star) donne gn>0g_n''>0 : la fonction gng_n est strictement convexe sur IkI_k, donc y admet au plus deux zéros.

Ces deux racines existent bien si (k+1)πAn(k+1)\pi\leqslant A_n. Aux extrémités, gn(kπ)>(1)nsin(kπ)=0g_n(k\pi)>(-1)^n\sin(k\pi)=0 et de même gn((k+1)π)>0g_n((k+1)\pi)>0. Au milieu xk=(k+12)πx_k=\bigl(k+\tfrac12\bigr)\pi, on a sinxk=(1)k=(1)n+1\sin x_k=(-1)^{k}=(-1)^{n+1}, donc (1)nsinxk=1(-1)^n\sin x_k=-1, et l’étape 1 donne
gn(xk)  (1)nsinxk+δ = 1+δ < 0.g_n(x_k)\ \leqslant\ (-1)^n\sin x_k+\delta\ =\ -1+\delta\ <\ 0 .Le théorème des valeurs intermédiaires fournit une racine de part et d’autre de xkx_k, et la convexité interdit d’en avoir davantage : il y en a exactement deux, simples.

Bilan. Les entiers k≢n (2)k\not\equiv n\ (2) vérifiant (k+1)πAn(k+1)\pi\leqslant A_n forment une progression arithmétique de raison 22, donc sont au nombre de An2π+O(1)\frac{A_n}{2\pi}+O(1). Chacun apporte exactement deux racines, et l’intervalle résiduel en apporte au plus deux. En ajoutant la racine simple x=0x=0 et en invoquant l’imparité de PnP_n, le nombre de racines réelles dans [An,An][-A_n,A_n] vaut
2Anπ+O(1),\frac{2A_n}{\pi}+O(1),et elles sont toutes simples. Retenons aussi que PnP_n a au plus deux racines par intervalle de longueur π\pi, donc O(L)O(L) racines dans tout intervalle de longueur LπL\geqslant\pi.

Étape 4 : Plus aucune racine au-delà d’un second seuil

Reprenons l’expression intégrale de fnf_n et minorons brutalement, pour x1x\geqslant 1, en ne gardant que t[0,1]t\in[0,1] et en utilisant (xt)2n(x1)2n(x-t)^{2n}\geqslant(x-1)^{2n} :
fn(x)  (x1)2n(2n)!01(1cost)dt = β(x1)2n(2n)!,β=1sin1>0.f_n(x)\ \geqslant\ \frac{(x-1)^{2n}}{(2n)!}\int_{0}^{1}(1-\cos t)\,\mathrm{d}t\ =\ \beta\,\frac{(x-1)^{2n}}{(2n)!},\qquad \beta=1-\sin 1>0 .Posons
Bn=1+(2β(2n)!)1/2n.B_n=1+\left(\frac{2}{\beta}\,(2n)!\right)^{1/2n} .Pour xBnx\geqslant B_n, on a Pn(x)sinx2\bigl|P_n(x)-\sin x\bigr|\geqslant 2, donc Pn(x)2sinx1>0|P_n(x)|\geqslant 2-|\sin x|\geqslant 1>0. Par imparité, PnP_n n’a donc aucune racine hors de ]Bn,Bn[\,]-B_n,B_n[\,.

Étape 5 : Stirling et conclusion

La formule de Stirling donne (m!)1/mm/e(m!)^{1/m}\sim m/e, et l’ajout d’un facteur constant sous la racine mm-ième ne modifie pas l’équivalent puisque c1/m1c^{1/m}\to 1. D’où
An  2n+2e  2ne,Bn  2ne .A_n\ \sim\ \frac{2n+2}{e}\ \sim\ \frac{2n}{e},\qquad B_n\ \sim\ \frac{2n}{e}\ .En particulier BnAn=o(n)B_n-A_n=o(n). Décomposons alors le décompte :
cn=2Anπ+O(1)racines dans [An,An] + O(BnAn)racines dans Anx<Bn + 0xBn,c_n=\underbrace{\frac{2A_n}{\pi}+O(1)}_{\text{racines dans }[-A_n,A_n]}\ +\ \underbrace{O\bigl(B_n-A_n\bigr)}_{\text{racines dans } A_n\leqslant|x|<B_n}\ +\ \underbrace{0}_{|x|\geqslant B_n},la majoration du terme médian venant de la dernière remarque de l’étape 3. Comme 2Anπ4neπ\frac{2A_n}{\pi}\sim\frac{4n}{e\pi} et que les deux autres termes sont o(n)o(n), on conclut
cn  4neπ.c_n\ \sim\ \frac{4n}{e\pi}. \qquad\blacksquare

Remarques
  • Une constante amusante. L’équivalent 4neπ0,468n\frac{4n}{e\pi}\approx 0{,}468\,n signifie que PnP_n, de degré 2n+12n+1, n’a qu’environ 23%23\,\% de ses racines réelles. Les 77%77\,\% restantes sont complexes et s’accumulent, après renormalisation par 2n/e2n/e, le long d’une courbe de Szegő, le lieu ze1z=1|z\mathrm{e}^{1-z}|=1.
  • Généralisation. Le même schéma s’applique aux sommes partielles de cos\cos, ou plus généralement à toute fonction entière d’ordre 11 dont les zéros réels sont régulièrement espacés.

No messages yet.