Énoncé intuitif
Le théorème de Frobenius répond à une question très concrète : dans quels espaces peut-on
additionner, multiplier et diviser comme dans ? La réponse est qu’il n’y a que
trois possibilités, et qu’elles sont toutes déjà connues : les réels, les complexes et les
quaternions. Autrement dit, en dimension finie sur , exiger que tout élément non
nul soit inversible est une contrainte si forte qu’elle interdit tout au-delà de la dimension
— et impose même d’abandonner la commutativité dès la dimension . L’idée de la preuve
est que chaque élément engendre une sous-algèbre commutative qui est une extension finie de
, donc ou : tout élément est ainsi racine d’un trinôme
réel, ce qui munit la partie « imaginaire » de l’algèbre d’une forme quadratique définie
positive et force sa dimension à valoir , ou . C’est le prototype des théorèmes de
classification en algèbre : une liste finie et explicite, sans exception sporadique.
Énoncé formel
Théorème (Frobenius, 1878). Soit une -algèbre associative, unitaire, de
dimension finie, dans laquelle tout élément non nul est inversible (une algèbre à division).
Alors est isomorphe, comme -algèbre, à l’une des trois algèbres de dimensions respectives , et .
Schéma de preuve. Pour , la sous-algèbre est commutative, intègre et
de dimension finie, donc c’est un corps, extension finie de : par le théorème de
d’Alembert–Gauss, ou . Tout vérifie donc une
équation avec . Posons
On vérifie que est un sous-espace vectoriel et que . La forme
est définie positive sur , et la forme polaire associée montre que deux
éléments -orthogonaux de anticommutent. Si , ; si ,
; si , deux vecteurs orthonormés engendrent une
copie de , et l’on montre qu’aucun vecteur supplémentaire ne peut lui être
orthogonal, d’où et .
Remarques
- Si l’on impose de plus la commutativité, seules et subsistent.
En particulier n’admet aucune extension de corps de degré fini autre que
et : il n’existe pas de « corps des nombres tridimensionnels ». - L’hypothèse d’associativité est essentielle. Si on l’affaiblit en supposant seulement
l’existence d’une norme multiplicative, le théorème de Hurwitz donne quatre possibilités :
et l’algèbre des octonions , de dimension . - Sans aucune hypothèse d’associativité, une -algèbre à division de dimension
finie ne peut être que de dimension , , ou (Bott–Milnor–Kervaire, 1958) ;
la preuve est topologique et non algébrique, et il existe alors une infinité de telles
algèbres non isomorphes. - Le pendant en caractéristique quelconque pour les corps finis est le petit théorème de
Wedderburn : tout corps fini est commutatif, donc il n’existe pas d’analogue fini des
quaternions. - Reformulation cohomologique : le théorème équivaut à $\mathrm{Br}(\mathbb{R})\simeq
\mathbb{Z}/2\mathbb{Z}$, les deux classes du groupe de Brauer étant représentées par
et . - Le nom de Frobenius est attaché à plusieurs autres énoncés — le théorème sur les groupes de
Frobenius, celui sur le nombre de solutions de , le théorème d’intégrabilité en
géométrie différentielle —, sans lien avec celui-ci.
Exemples
- réalise le cas : ici et
. - avec
réalise le cas : est l’espace des quaternions
purs, muni de la forme euclidienne usuelle, et le produit vectoriel de y
apparaît comme partie imaginaire du produit quaternionique. - Tout élément de engendre une sous-algèbre isomorphe à
: contient une infinité de copies de , indexées par
la sphère unité de . - Contre-exemple : . De dimension comme , mais ce n’est
pas une algèbre à division : est nilpotente.
Les deux algèbres ne sont donc pas isomorphes, alors même que
. - Contre-exemple : . De dimension , mais la classe de est
nilpotente non nulle : l’hypothèse de division est bien nécessaire pour conclure
. - Contre-exemple : . Les octonions forment une algèbre à division de
dimension , non associative : pour certains éléments de base.
Ils montrent que l’associativité ne peut pas être retirée de l’énoncé. - Sur un corps algébriquement clos , la seule -algèbre à division de dimension finie
est lui-même : le théorème de Frobenius est un phénomène propre aux corps réels clos.
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References
- Daniel Perrin — Cours d’algèbre
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