Non. La condition est insuffisante dès la dimension 3, alors qu’elle suffit en dimension 2.
Rappelons d’abord que Sp(A)={1} équivaut à dire que A est unipotente, c’est-à-dire que A−In est nilpotente. La question est donc : si A, B et AB sont unipotentes, la paire (A,B) est-elle cotrigonalisable ?
Un contre-exemple en dimension 3
Posons A=100110011,B=11−101−1001.
Les trois matrices sont unipotentes. La matrice A−I3=E12+E23 est nilpotente d’indice 3. Pour B, on pose N=B−I3 et l’on calcule N=01−100−1000,N2=00−1000000,N3=0.Enfin le produit vaut AB=20−110−1011,C:=AB−I3=10−11−1−1010,et l’on vérifie C2=1−1−10001−1−1,C3=0.Donc Sp(A)=Sp(B)=Sp(AB)={1}.
Il n’y a pas de vecteur propre commun. Comme Sp(A)={1}, les vecteurs propres de A sont exactement les éléments non nuls de ker(A−I3), et ker(A−I3)={v:v2=v3=0}=Ce1.De même, ker(B−I3) est donné par les équations v1=0 et −v1−v2=0, soit ker(B−I3)=Ce3.Ces deux droites sont distinctes : A et B n’ont aucun vecteur propre commun.
Conclusion. Si A et B étaient trigonalisables dans une même base (f1,f2,f3), le vecteur f1 serait propre pour les deux. C’est impossible, donc A et B ne sont pas cotrigonalisables. ■
En dimension 2, la réponse est positive
Soient A=I2+N et B=I2+M unipotentes, avec N,M nilpotentes donc de rang ⩽1 et de carré nul. Comme det(AB)=1, dire que AB est unipotente revient à dire que tr(AB)=2, c’est-à-dire tr(AB)=tr(I2+N+M+NM)=2+tr(NM)=2⟺tr(NM)=0.Écartons les cas triviaux N=0 ou M=0, et écrivons N=uvT avec vTu=0, M=xyT avec yTx=0. Alors tr(NM)=tr(uvTxyT)=(vTx)(yTu)=0.Si vTx=0, alors x appartient à la droite kervT, qui contient déjà u : donc x∈Cu, et Au=u, Bu=u+x(yTu)∈Cu. Le vecteur u engendre une droite stable par A et B. Si yTu=0, on échange les rôles. Dans les deux cas la droite obtenue fournit le premier vecteur d’une base de cotrigonalisation, la dimension restante valant 1. □
Remarques
Ce qui manque : le théorème de Kolchin. Si tout élément du semi-groupe engendré par A et B est unipotent, alors la famille est cotrigonalisable. L’hypothèse de l’exercice ne porte que sur trois mots, ce qui est trop faible. Dans le contre-exemple, on vérifie que A2B=2−1−11−1−1121 est de trace 2=3 : elle n’est pas unipotente, conformément à Kolchin.
Critère exact. Le théorème de McCoy caractérise la cotrigonalisabilité d’une paire : A et B sont trigonalisables dans une même base si et seulement si p(A,B)(AB−BA) est nilpotente pour tout polynôme p en deux indéterminées non commutatives. Un seul mot ne suffit jamais.
Un cas favorable. Si l’une des deux matrices vérifie rg(A−In)⩽1, la conclusion redevient vraie en toute dimension : les hyperplans ker(A−In) et ker(B−In) sont alors de codimension 1 et ⩽n−1, et un argument de dimension fournit un vecteur propre commun, puis on récurre sur le quotient. C’est ce qui explique que les perturbations de rang 1 ne produisent pas de contre-exemple.
Merci pour cette réponse très complète et pour les références ! Je suis curieux de la méthode que vous avez employé pour exhiber ce joli contre-exemple.
Merci pour cette réponse très complète et pour les références ! Je suis curieux de la méthode que vous avez employé pour exhiber ce joli contre-exemple.