Énoncé intuitif
Le théorème de Lagrange dit que l’ordre d’un sous-groupe divise celui du groupe, mais sa réciproque est fausse : un diviseur de n’est pas toujours l’ordre d’un sous-groupe. Les théorèmes de Sylow rétablissent une réciproque là où elle fonctionne, c’est-à-dire pour les puissances de nombres premiers, et vont bien au-delà d’un simple énoncé d’existence. Ils affirment que pour chaque premier divisant , le groupe contient un -sous-groupe aussi gros que le permet l’arithmétique, que tous ces sous-groupes maximaux sont conjugués, donc isomorphes et indiscernables du point de vue de , et que leur nombre est soumis à des contraintes numériques très rigides. C’est de là que vient leur efficacité pratique : en croisant les conditions « divise » et « congru à modulo », on force souvent le nombre de -sous-groupes de Sylow à valoir , ce qui produit un sous-groupe distingué et interdit au groupe d’être simple. La lecture conceptuelle est que se laisse examiner premier par premier : chaque fournit une « photographie -adique » de , et le troisième théorème dit combien de points de vue distincts cette photographie admet.
Énoncé formel
Soit un groupe fini d’ordre avec premier et . On appelle -sous-groupe de Sylow de tout sous-groupe d’ordre , et l’on note leur ensemble et .
Théorème I (existence). . Plus précisément, pour tout , possède un sous-groupe d’ordre , et tout -sous-groupe de est contenu dans un -sous-groupe de Sylow.
Théorème II (conjugaison). Deux -sous-groupes de Sylow sont conjugués : pour tous , il existe tel que . En particulier, l’action de par conjugaison sur est transitive.
Théorème III (dénombrement). Le nombre vérifie
Schéma de preuve. Pour I, on fait agir par translation sur l’ensemble des parties de de cardinal ; comme , une orbite au moins a un cardinal premier à , et le stabilisateur d’un de ses éléments est d’ordre . Pour II et III, on fixe et l’on fait agir par conjugaison sur : la formule des classes donne , et l’on montre que est l’unique point fixe, d’où . La transitivité s’obtient en faisant agir un Sylow sur l’orbite de : si n’y était pas, cette orbite aurait un cardinal divisible par , contredisant . Enfin divise et est premier à , donc divise .
Remarques
- équivaut à ce que l’unique -sous-groupe de Sylow soit distingué, car la conjugaison permute les Sylow. C’est le levier principal des preuves de non-simplicité : on énumère les valeurs de compatibles avec les deux contraintes et l’on cherche à n’en laisser qu’une.
- Le théorème de Cauchy (existence d’un élément d’ordre dès que divise ) est un corollaire immédiat du théorème I, mais il s’en démontre aussi indépendamment, par l’action de sur les -uplets de produit neutre.
- Un -sous-groupe de Sylow est son propre normalisateur au sens suivant : . Plus généralement, si avec un Sylow, alors modulo des contraintes que précise l’argument de Frattini.
- Argument de Frattini. Si et , alors . C’est une conséquence directe de la conjugaison, très utilisée en théorie des groupes finis.
- La réciproque du théorème de Lagrange reste fausse en dehors des puissances de premiers : Sylow ne donne rien pour un diviseur composite mêlant plusieurs premiers.
- Les théorèmes s’étendent aux groupes profinis (Sylow pro-) et, sous forme affaiblie, à certains groupes infinis localement finis. Pour un groupe infini quelconque, l’énoncé n’a pas de sens tel quel.
- Le théorème de Hall généralise Sylow aux groupes résolubles : pour toute partie de l’ensemble des premiers divisant , il existe un -sous-groupe de Hall, et ils sont tous conjugués. La résolubilité est indispensable : n’a pas de sous-groupe d’ordre .
Exemples
- Dans , d’ordre : et , et l’on trouve , les -Sylow étant d’ordre et isomorphes à ; par ailleurs , les -Sylow étant les pour un -cycle.
- Dans , d’ordre , le groupe des matrices triangulaires supérieures à diagonale unité est un -sous-groupe de Sylow. Ses conjugués correspondent aux drapeaux complets de .
- Groupes d’ordre . Si sont premiers, et forcent : le -Sylow est distingué et est produit semi-direct . Si de plus , alors est cyclique. Ainsi tout groupe d’ordre est cyclique.
- Non-simplicité en ordre . Si , on a et . Si et , on compte éléments d’ordre et éléments d’ordre , soit : impossible. Donc ou , et n’est pas simple.
- Ordre et . Pour , on montre par un raisonnement de Sylow que simple entraîne , d’où un morphisme injectif ; en raffinant, . C’est le plus petit groupe simple non abélien.
- Contre-exemple à une réciproque de Lagrange. est d’ordre mais n’a pas de sous-groupe d’ordre . Sylow donne bien un -Sylow d’ordre (le groupe de Klein) et des -Sylow d’ordre , mais reste muet sur le diviseur , et pour cause.
- Contre-exemple sur la non-conjugaison entre premiers distincts. Dans , le -Sylow et le -Sylow ne sont évidemment pas conjugués : la conjugaison du théorème II ne vaut qu’à fixé.
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References
- Daniel Perrin — Cours d’algèbre
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